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Anton Solomoukha

1979, Anton Solomoukha quitte l’U.R.S.S et s’installe à Paris, expositions à Munich et à Londres, aux U.S.A: New York, Boston …

"A l'échelle des Anges"

Je crois aux anges. Oui, je crois aux vrais anges. Ceux qui existent, ceux qu'on voit dans la vie. Oui je crois que certains individus venus de nulle part peuvent changer votre vie. Je veux dire qu'ils arrivent apparemment de nulle part et dans les faits ils changent votre vie. Les anges ne vous forcent pas, ils n'ont l'air de rien. Ils vous suggèrent des choses, et vous les croyez. Les anges vous parlent d'autres choses que ce que vous saviez déjà. Ils sont peut-être les envoyés d'un au-delà, va savoir ? Le fait est qu'ils sont là. Ils sont à côté de vous. Un jour, ils vous murmurent de faire quelque chose et vous ne savez pas pourquoi, mais vous le faites. Ils vous apportent des solutions, ils vous font des suggestions. C'est ça un ange. Il peut prendre l'apparence de n'importe qui. Parfois ils ont l'apparence de ce qu'on appelle des amis, mais parfois même pas.

Moi j'en ai repéré quelques-uns dans ma vie. Des gens qui sont intervenus quelque temps à côté de moi. Ils m'ont accompagné sans chercher à en tirer profit des conseils qu'ils me donnaient, et puis parfois ils ont disparu. Ou bien ils n'ont plus rien fait ensuite, quand ils pensaient que j'en savais assez.

J'ai peut-être moi aussi d'ailleurs, été l'ange de certains, je ne sais pas. Sait-on jamais de qui l'on peut devenir l'ange, le messager porteur d'un conseil tel qu'il peut changer la vie de celui (ou celle) qui, ce jour-là, écoutera une autre logique que la sienne propre.

Anton Solomoukha était venu au vernissage de mon expo à l'Ecole bleue. Il m'avait parlé avec son accent russe. Il m'avait parlé avec cette sorte de frénésie intelligente des artistes. L'envie d'en faire plus, d'en dire plus. Et il m'a un peu parlé de son travail. Je n'ai pas bien compris, si ce n'est qu'il travaillait sur la lumière et qu'il me proposait de faire des photos dans son atelier. J'ai accepté et quelques jours plus tard il m'a rappelé pour me donner l'adresse.

Et je suis allé à son atelier, une maison dans une cour du côté de la porte des Lilas. Une fois passé la grille de l'entrée, j'ai remarqué ces trois filles qui attendaient en fumant dehors. Je frappe à la porte, Anton m'ouvre. Il y avait encore deux autres filles. Son studio/atelier était encombré de centaines d'objets de brocante, une sorte de capharnaüm des années 40.

J'étais en dehors du temps. Les cinq super jolies filles se regardaient les unes les autres, un peu tendues et faussement décontractées. Boire du vin. On a commencé à boire, boire du vin pour se donner chaud j'imagine.
Anton m'a expliqué plus en détail ce qu'il faisait : il s'agissait de poser pour des images qu'il fabrique, inspiré des grands thèmes de la peinture classique, en quelque sorte des réinterprétations modernes de tableaux célèbres avec des personnages modernes. J'avais vu ses photos extraordinaires avec un duveteux dans l'image et un style incroyable qui font que même modernes les personnages qu'il photographie ressemblent à des sujets peints par les peintres classiques.

Et puis il a dit aux filles de se déshabiller. Certaines ont accepté, d'autres pas et j'ai entendu leurs discussions et l'embarras qui naît. La gêne, la pudeur de certaines. J'ai retrouvé ces moments particuliers de stress que vivent les photographes quand il s'agit de demander à un modèle d'enlever les feuilles de vignes ou la chemise qui cachent sa peau. Moment bizarre entre le photographe et son modèle. Autant les professionnelles sont habillées de leur nudité comme des hommes-grenouilles dans leur combinaison, autant les modèles amateurs qui débordent de charme et de spontanéité dans les poses, considèrent aussi que la nudité leur appartient. ( J'avais vécu ça quand je faisais les photos du livre « Transfocus ») Je ne voulais pas me mêler de leur discussion. Je me suis assis, j'ai pris une guitare acoustique qui était appuyée contre un miroir, et j'ai joué en faisant semblant de ne pas entendre ce qu'ils se disaient. Et la musique a adouci les mœurs.

Anton nous a expliqué que nous allions jouer sa vision du « Jugement de Pâris » Pâris à Paris (comme c'est drôle) et avec un verre dans l'nez, c'est encore plus drôle. Il m'a montré la sélection des tableaux qu'il avait fait et qui tous racontent le même thème : Durant les noces de Pélée et de Thétis, Eris, dont le nom signifie « discorde », jette une pomme d'or sur laquelle est inscrit "à la plus belle".
Les trois vedettes Héra, Athéna et Aphrodite, revendiquent le bien ou le titre de « plus belle gonzesse », miss mythologie en quelque sorte. Comme elles se chamaillent, elles s'en remettent à Zeus en tant qu'arbitre et au jugement du beau Pâris, prince de Troie dans le rôle d'un Monsieur de Fontenay psychologiquement fragile. Perfide, Aphrodite promet « la plus belle des mortelles » nommée Hélène à Pâris et du coup, ledit Pâris arbitre corrompu élit Aphrodite.
Et ça marche : nommé ambassadeur de Troie auprès du roi de Sparte, Pâris séduit sa femme Hélène et s'enfuit en emportant et la femme et le trésor royal de Ménélas qui, assez logiquement d'ailleurs, mobilise l'ensemble des princes grecs, pour former une armada, afin de délivrer sa femme qu'il considère comme prisonnière de Pâris.
Et c'est ce qui déclenche la guerre de Troie puisque le récit de "L'Iliade" d'Homère commence au début de la dixième année du siège.
En gros voilà l'histoire.
La vision moderne c'est : un homme et trois filles au moment du choix. L'homme c'est moi.
Ça paraît basique mais en fait c'est super sophistiqué Comme je l'ai raconté dans d'autres d by d, ce qui compte dans l'Art ce n'est pas tant le fond que la forme choisie par ledit artiste. Et là dans le studio d'Anton, la lumière est travaillée avec une telle justesse qu'on se croirait vraiment dans un tableau.

Le deuxième tableau dans lequel je joue c'est « Suzanne et les vieillards »
Je cite: « Lorsque tout le monde s'était retiré, vers midi, Suzanne allait se promener dans le jardin de son époux et se baignait sous une source limpide. Deux vieillards qui la voyaient tous les jours vinrent assez vite à la désirer. Ils en perdirent le sens de leurs devoirs envers l'au-delà, négligeant de regarder vers D. et oubliant ses jugements. Blessés par leur passion, les deux vieillards se cachaient l'un l'autre leur tourment. Honteux d'avouer le désir qui les pressait de coucher avec elle, ils n'en rusaient pas moins chaque jour pour la voir. » En résumé, une belle fille et deux « vieillards » libidineux aux regards concupiscents.

Au bout d'une heure et demie on était fatigué et il ne sortait plus rien de bon.
J'ai raccompagné en scoot' une des modèles dans le 15ème. Il faisait froid, elle se serait contre moi. J'aimais bien sentir contre moi ce petit corps que j'avais vu dans toute sa nudité quelques instants auparavant. Elle était Russe aussi, et très ambitieuse. Je l'ai déposée devant son immeuble et je suis rentré. Anton m'a raconté quelques jours plus tard l'histoire d'une autre Natasha, une fille cultivée qui a aussi épousé vite fait un homme plus âgé qu'elle pour avoir des papiers. Lui l'aime, elle ne l'aime pas vraiment autant… Tout cela ressemble à un roman, à croire que dés qu'il s'agit de Russes tout devient romanesque.

Quelques jours plus tard, je travaillais quand Anton m'appelle pour me proposer de l'accompagner à la FIAC. J'ai pris l'habitude de dire oui, alors, j'ai filé au Grand Palais.
Une belle FIAC.
J'aime bien ce retour sous les hautes verrières, ces allées étroites et déambulatoires entre les galeries que je préfère aux rectilignes de la Porte de Versailles. J'ai vu beaucoup de belles choses dont je n'ai pas retenu les noms, d'autant que je ne connaissais pas la moitié de ceux qui avaient réalisé les œuvres que j'aimais bien.
Je ne sais pas si c'était à cause de mon ange qui connaissait du monde ou si c'était la conséquence de quelques émissions qui ont parlé de mon installation New Yorkaise mais j'avais pour la première fois l'impression d'être quelqu'un à la FIAC. Il me présentait des gens, je lui en présentais d'autres. Des gens me saluaient, Anton en saluait d'autres. J'ai croisé Lucien Clergue que j'avais vu la veille dans une émission qui relatait son accession à l'Académie, premier photographe de l'histoire à intégrer cette confédération. Des galeristes m'ont donné leurs cartes comme jamais et j'ai vidé de mon porte-feuille en une demi-heure les 15 cartes de visite que j'avais apportées de New York. Ziiip comme ça.

J'ai même croisé la petite fille d'un antiquaire chez qui j'allais chiner avec mon père à Nancy. Son nom ne me disait rien et puis tout d'un coup c'est revenu à ma mémoire, « Monsieur Hayem » ce nom m'a projeté en arrière. Je me voyais petit avec mon père. Et puis l'appartement dans lequel il y avait toujours des choses à acheter. En général c'était de qualité mais en mauvais état. Il allait les chercher lui-même et je me demandais comment il pouvait survivre vu qu'il n'avait pas de boutique sur la rue. Il était toujours seul avec sa femme. Il fallait prendre rendez-vous. Il avait de grands sourcils, il était maigre et très futé. J'aimais bien Monsieur Hayem qui ne savait rien de ce petit garçon que j'étais et qui l'observait derrière son papa. Quarante ans plus tard je me souviens encore de lui dans cette ambiance de la FIAC au milieu d'un cocktail d'esthètes branchés.

Quelques jours plus tard, j'étais invité à un private show d'Abd Al Malik au Trabendo, l'occasion d'aller voir la salle dans laquelle je dois jouer dans quelques jours. Entendre en vrai qui bouge celui dont on va parler sûrement, une sorte de Léo Ferré black, issu de banlieue, tout en émotion.
Vraiment top, bons textes, bonne présence.
Derrière malheureusement y a un band qui joue super bien mais les musiciens ont le défaut des Jazzeux blancs trop sages et peu spectaculaires. Du coup t'as ce mec hyper charismatique avec une bande de France culture vraiment derrière. Lui, il te prend aux tripes (trips) avec sa po-ethique, mais avec les autres même s'ils jouent bien et qu'ils sont inventifs, on se croirait dans une émission spécial genre mélange ethnique de bonne conscience. Il faudra que sa prod trouve une solution s'il veut profiter de l'aspiration qu'il peut générer. C'est pas le tout d'avoir des bons textes… J'en sais quelque chose.

Dans un autre genre, je suis aussi allé voir François Hadji Lazaro en concert au Palais de la Danse. C'était plein. Deux soirs bien plein sans promo.

La France aime les mots et ses écrivains sont admirés/respectés preuve en sont les ventes de Goncourt ou Renaudot.
On fait dire aux personnalités ce qu'on pense soi-même. Par exemple ce matin, j'ai entendu une chronique sur Balzac, on disait qu'il était mort à 51 ans, mort d'épuisement. Le journaliste insistait sur son engagement à écrire, sur le fait que le travail l'avait tué. J'ai eu peur. Je me suis dit : mince c'est vrai, je devrais travailler moins. Je pense que beaucoup des auditeurs se sont faits la même réflexion :
- Ah tu vois…. Même lui… Il s'est tué au travail. - Mais tu n'es pas Balzac - N'empêche que je ne veux pas mourir comme Balzac.

Je suis dans un café et j'écris tout ce qui me passe par la tête.
Le président de la République nous annonce lui-même que le chômage a baissé. D'habitude ce sont ses ministres qui le font. Il s'auto-satisfait en s'attribuant les mérites de cette baisse de 24000 demandeurs d'emploi depuis un mois. Cool. Nous aussi, on s'en réjouit. Il n'y a plus que 2 millions de chômeurs. Enfin on n'arrive pas à savoir vraiment parce que ça dépend des calculs. À l'arrivée y en a moins sur les tablettes, ce qui signifie qu'il y en a surtout moins qui bénéficient de l'allocation chômage ! C'est ce qu'on nous dit.
Après vint la question concernant sa candidature, à 77 ans. Non mais, comme si on avait besoin de savoir. Stop !

Une caméra me filme devant mon ordinateur, une autre caméra est intégrée à mon écran.
Mon rapport avec le monde a changé depuis que je peux voir mon interlocutrice à New York.
Skype, c'est génial.

Écrire, écrire pour écrire.
Comme une gymnastique, pour organiser ma pensée. Parler de ce travail d'écriture à travers ce Day by Day que je tiens depuis maintenant 2002. Rentrer à l'intérieur de moi.

Certains écrivent comme ils parlent et moi, je parle comme j'écris.
Y en a qui ne savent pas quoi dire, moi j'en ai trop à dire.
C'est sans fin. Je n'arrive pas à faire des phrases courtes. Comme je suis seul en ce moment, je me déverse encore plus.
Quand les journalistes ont le malheur de me poser des questions, je suis comme un robinet qui coule sans fin. Il faudrait que j'appelle le plombier. Il y a des fuites dans ma cervelle.

Je suis un mélange d'arrogances et d'humilité, de provoc et de civilité. J'ai tellement l'esprit de contradiction que je suis contre ceux qui sont contre.
Résultat je suis pour.

Du coup je suis en opposition avec tous ceux qui sont contre ceux qui sont pour et c'est le serpent qui se mord à mort.
Chacun vit à son échelle… comme les pompiers.

Il y a ceux qui se contentent d'une petite voiture qui les transporte le dimanche pour le repas dominical chez la belle famille, et puis il y a les pilotes de rallye. Chacun vit à son échelle, ceux qui ont besoin de sensations fortes. Chacun vit à son échelle, comme les grenouilles dans un bocal.
Moi, je suis un champion, habitué à me lancer des défis difficiles. Je sens monter l'adrénaline.

Un soir, Anton m'avait dit de le rejoindre à l'atelier, il n'était pas là. Alors je suis allé voir Alice et Barbie, on a passé la soirée à discuter… Un autre soir, je suis allé manger avec un ministre et un ancien grand champion…. Un autre soir, Anton m'a invité à aller voir une expo des peintures de Milshtein à la Galerie Area tenue par Alin Avilla le directeur de la revue d'Art Area. Rue d'Hauteville deuxième étage, beaucoup de monde. J'y croise Malvina, une artiste avec qui j'avais fait mes études aux Beaux-Arts.

Samedi enfin je n'ai rien de précis à faire. Alors je vais jouer au tennis et le soir entre deux silences, j'appelle Anton.

Après être allé voir l'expo de Molodkin, qui rempli ses sculptures de verre avec du pétrole brut, Anton est venu à la maison pour voir ce que je fais.

Il a appelé un numéro, et son agent artistique (qu'on appelle « Art developper ») nous a rejoint une demi-heure plus tard.

On a parlé de plein de choses. Je comprenais ce que me disait Marc et puis je ne comprenais plus. On se levait pour aller regarder les toiles que j'ai dans mon atelier Parisien, Anton venait de prendre une photo au flash, quand l'appartement et tout le quartier furent plongés dans le noir total.

Le lendemain, on a appris que 12 millions d'Européens avaient subi la même contrainte, celle de revenir aux temps lointains, quand l'électricité n'existait pas.
Et c'est pourtant à la lueur de nos téléphones portables utilisés comme lampe de poche qu'on a regardé mes tableaux…

Voilà à peu prés où j'en suis donc.
J'écoute le silence,
Un ange passe…

Charlelie Couture



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